lundi 15 septembre 2008

L'accident

C’était un vendredi, un peu pluvieux, comme tant d’autres. Sur la 227, une route que je prends plusieurs fois par semaine pour aller chercher mon gars à St-Hyacinthe. Je passais donc dans le petit village de St-Jean Baptiste pour une millième fois. Je roulais à 50 km heure environ, je venais d’entrer dans le village.

J’étais de bonne humeur malgré mes questionnements existentiels habituels. Cette fois là, je me demandais comment les gens arrivaient à optimiser leur temps. J’ai toujours le temps de penser que je n’ai pas le temps de faire tout ce que je pense que j’aimerais avoir eu le temps d'avoir fait… Et en particulier, quand on a beaucoup d’amis, comment réussit-on à passer un peu de temps avec chacun d’eux ? Doit-on faire des rotations à toutes les semaines de façon à ne pas s’ennuyer trop longtemps de l’un ou de l’autre ? C’est quoi une fréquence normale de rencontre ? Est-ce pareil pour tout le monde ? C’est quoi la longueur de temps maximal qu’on peut passer sans se voir et se considérer encore comme des amis ?

J’en étais là de mes réflexions quand la chanson Espérer de Michel Sardou a commencé. Et, je me suis dis que je m’en faisais trop pour rien, comme d’habitude. J’ai même pensé à une amie qui vit un deuil très difficile présentement, en me disant que si elle pouvait retrouver l’espoir, alors moi…

« Espérer, parce que la terre est belle
Quand une étoile s'éteint, elle n'éteint pas le ciel
Espérer, et encore et encore
A fatiguer la mort, à la faire hésiter… »

Ça m’a fait penser à mes propres deuils et à l’espoir que j’ai, qu’un jour, ils ne m’affectent plus autant. J’étais en train de me dire, que la vie était tellement belle. Avant d’entrer dans le village, je me souviens d’avoir pris le temps de regarder les champs, les arbres et le ciel et de m’être dit : « Que c’est beau la vie. Que ma vie est belle. Mon Dieu que la vie me gâte, me comble, m’aime à travers toutes ces autres petites âmes qui me côtoient… »

J’étais en train de me dire que j’étais chanceux d’avoir une femme aussi merveilleuse, un gars aussi fantastique et des amis aussi agréable à fréquenter… et je chantais avec conviction Espérer quand, soudain, se produisit l’accident...

Vous savez ce que c’est : on dirait vraiment que tout se passe au ralenti. Je l’ai vu surgir de derrière un VUS et je me disais simplement, comme ça : « mais il va bien freiner, il voit bien que je suis là… mais non… mais qu’est-ce qu’il fait le con, il va me rentrer dedans l’imbécile !!! » J’ai eu le temps de passer qu’à moitié ; il m’a percuté la porte arrière du côté conducteur. Sous l’impact, la voiture a fait un 180, et je me suis retrouvé en sens inverse, dans l’autre voie… heureusement, aucun camion n’arrivait de par là à ce moment là. Trois secondes de trop et il aurait frappé ma porte avant, une minute trop tôt et nous nous serions fait ramasser par une van. Encore une histoire de temps.

Et la chanson tournait toujours : « Espérer, parce que tu es en vie, même si t'as pas choisi, ni l'endroit, ni le jour… »

Je me suis senti un peu secoué, mais pas au point d’être blessé. Il venait de faire son Stop, selon ce qu’il a dit, et il s’était engager sans me voir venir. J’étais un peu trop stressé pour bien analyser la situation. Mon réflexe a été d’appeler la police tout de suite. Mais j’avais de la difficulté à être entièrement cohérent avec la personne au bout du fil, j’étais sous le choc. Un témoin est venu me dire que c’était un jeune complètement gelé qui était dans l’autre voiture. Le jeune à casquette est venue s’excuser et s'assurer que je n’avais rien… il sentait le pot ou la cigarette, mais semblait navré et nerveux lui aussi.
J’aurais aimé pouvoir me dire, à ce moment là, que c’était l’un de ces espèces d’imbéciles imprudents qui pensent que la route est une piste de course… mais non, c’était un jeune homme ordinaire qui traversait la rue pour aller chercher sa mère à l’école d’en face, comme il le faisait, presque à tous les jours, à 17hr00, l’heure de pointe au centre-village de St-Jean Baptiste, près de l’église et du Métro.

Ma porte arrière était défoncée, le pare-choc arrière déglingué et la roue arrière défaussé… Pas moyen de reprendre la route. La police a fait son rapport, la dépanneuse a ramené ma voiture au garage et ma femme et mon fils sont venus me chercher, tous les deux inquiet pour moi. Mais j’étais en un seul morceau, rien de grave : que de la tôle froissé comme on dit, et un paquet de retard et de démarches à ajouter dans la liste des choses qu’on se demande s'il nous reste encore du temps pou les faire…

À un moment donné, je me suis permis de pleurer un peu, pour laisser le stress s’évacuer… Même si l’accident n’était pas grave, ça m’a fait ressentir à quel point la vie est fragile et à quel point je tiens à cette vie. C’est pas comme l’autre con que j’ai vu un peu après l’accident qui faisait spinner ses pneus dans l’eau en zigzaguant à la même intersection que moi… Il me semble qu’il aurait mérité plus que moi de se faire rentrer dedans celui-là. Lui, il n’avait pas l’air de tenir à cette vie plus qu’il ne le faut… alors pourquoi moi ?

J’ai cherché un sens à cet accident banal. C’est comme si le Bon Dieu m’avait rappelé à l’ordre, comme s’il me donnait un avertissement : « Tu vois, n’importe quand, je peux t’enlever la vie, comme ça, en claquant des doigts… alors arrête de la gaspiller à t’en faire pour rien et vis la « calibouaire » – contraction de calice et ciboire avec l’accent québécois que le Bon Dieu a quand il veut bien se faire comprendre par les indigènes locaux… » Autre sens possible : avec un peu de chance, ça va me permettre de changer de voiture et d’éviter tous les problèmes qui allaient commencer à sortir après 8 ans de loyaux services…
Mais si en réalité, cela n’avait pas de sens spécial : cela arrive, un point c’est tout. C’est ça la vie ! C’est un bug dans notre journée, on se réajuste, on s’adapte et on continue à vivre…

Je ne sais plus quoi en penser…

Une chose est sûre, c’est que sans cet accident, je n’aurais peut-être pas su quoi vous raconter aujourd’hui. Autre certitude : je suis soulagé d’être encore en vie, en partie, parce que ça me permet de partager une autre de mes petites expériences personnelles avec vous…
Vous tous – certains plus que d'autres – qui me rendez tellement heureux de vivre !

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