vendredi 22 juin 2007

Je me souviens

Ça fait plus de deux mois que je me demande quoi écrire sur ce blog et voilà que notre fête nationnale se pointe. Ce qui m'a fait penser à un texte que j'aie écrit il y a deux ans (publié sur un autre blog à ce moment-là, le 24 juin 2005) et je me suis dis que je pouvais le partager à nouveau en le publiant sur ce blog ouvert au grand public.

Bonne St-Jean à tous !

* * * * *

Je ne me souviens pas de l'année. Probablement entre 1976 et 1980, après la prise du pouvoir du PQ et avant le référendum, au beau milieu de mon adolescence.
Les préparatifs de la St-Jean allait bon train sur la rue Des Érables, à Montréal. C'était probablement un 23 ou un 24 juin, le matin, et deux bénévoles étaient entrain d'accrocher à notre balustrade une superbe banderole de petits drapeaux du Québec, qui de notre balcon du deuxième étage jusqu'à celui de notre voisin d'en face, allait faire une arche inversée au-dessus de la rue. La rue était déjà décorée du coin Rachel et allait l'être jusqu'à Marie-Anne. Nous étions tous heureux de participer à la fête, nous étions même fière d'être de ceux qui avaient l'honneur de porter les couleurs du Québec (nous étions simplement chanceux, une maison sur deux portait une banderole).

Soudain, sans prévenir, les bénévoles durent faire face à une attaque carabinée (armée d'un balais) d'une vieille sorcière qui criait à tue tête, rouge de colère, des sons incompréhensibles, en postillonant vers eux. Surpris (désagréablement surpris), ils hésitèrent avant de descendre nos marches de peur de se mettre dans la trajectoire des postillons ou dans le rayon d'action du balais furieux. Ils prirent un temps fou à comprendre que notre vieille fille de charmante propriétaire leur interdissait d'accrocher une banderole à sa maison. Une foule composée de voisins et autres bénévoles éberlués s'était déjà rassemblée sur le trotoir ou dans la rue, à bonne distance des projectiles, lorsqu'un responsable de la fête arriva comme négociateur pour dénouer l'impasse. Finalement, après un dialogue de sourd, – nous le devenions tous quand la proprio criait – c'est la banderole qui fut dénouée, malgré les protestations de toute une rue.

Nous nous retrouvâmes donc avec une rue drôlement décorée : une banderole à toutes les deux maisons, l'absence de banderole pour quatre maisons, puis l'alternance aux deux maisons qui se poursuit jusqu'au bout de la rue. Nous faisions tache au milieu de la fête. Nous devenions différents des autres mais d'une différence que nous ne voulions pas vivre. Nous avions tous le coeur à la fête, le goût d'exprimer notre vraie différence, d'affirmer notre identitée. Nous sommes Québécois...

Ma mère décida une fois de plus de braver l'interdit. Je n'ai jamais sû si c'était juste pour faire plaisir à ses enfants, ou pour affirmer son patriotisme, ou pour le simple plaisir de braver l'interdit. Peu importe pourquoi, elle règla le problème d'une drôle de façon. Pour pas que nous soyons la maison différente des autres (celle qui manque une banderole), elle en fit celle qui était différente des autres (avec une banderole unique en ce monde). Quant à être différent, aussi bien choisir sa différence!

Nous avons passer la matinée à découper des bandes de tissus de toutes sortes (jeans finis, draps déchirés, vieilles robes démodées depuis cent ans) pour composer, en les nouant bout à bout, la corde de notre nouvelle banderole. Des triangles et des fleurs de lys improvisées furent découpés et attachés à notre corde pour mettre la touche finale à la plus belle banderole de la rue – seulement selon ma mère, je pense, du moins c'est ce qu'elle nous disait.

Évidemment, le début d'après-midi fut couronné par une sortie en règle de la sorcière mal-aimée mais celle-ci s'époumona pour rien. Les organisateurs de la fête ne pouvaient – ou ne voulaient – rien faire contre nous, et nous n'avions pas l'habitude d'obéir à notre propriétaire. Elle n'osa jamais sortir de sa cour et monter notre grand escalier pour décrocher elle-même la banderole, trop effrayée par mon grand frère aux cheveux longs et à la cigarette au bec qui veillait sur notre trésor national avec un petit sourire malicieux. On ne la revit pas de la journée, ni de la soirée, ni de la nuit...

Parce qu'en ce soir de fête, mon frère avait décidé de transformer notre balcon en discothèque. Lui et ses amis avaient instalé leurs plus grosses colonnes de son pour faire jouer tous les hits de l'époque. Il s'y connaissait en musique, si bien que notre partie de la rue, juste devant la porte de la propriétaire, devint noire de monde. La circulation routière avait été bloquée pour la journée. La fête officielle se déroulaient près du coin de Rachel alors que nous étions plus près de Marie-Anne. Ce soir là, il y eut deux sites pour le prix d'un. Et celui de mon frère se termina plus tard que l'autre, au grand dam de la sorcière.

C'est comme ça, et de bien d'autres façons encore, que ma mère m'a donné le goût d'affirmer ma fiertée d'être québécois... à moins que ce soit le goût d'affirmer mon droit d'être différent et de choisir ma différence.